Prix Territoires et espaces publics – approches et industries créativesPhilippe Boudes et Guy Baudelle

Financer des thèses en sciences humaines pour plus de justice sociale et d’innovation    


En dix ans, l’entreprise paysagiste Aubépine a soutenu deux thèses Cifre avec le laboratoire Espaces et Sociétés. Ces projets de recherches portent sur les zones végétalisées des villes. Comment les professionnels en parlent-ils ? Comment les rendre plus mixtes ? Mener ces recherches conjointes permet à la petite entreprise de monter en compétences et de s’armer sur son marché.

La nature en ville est-elle un espace d’inégalité de genre ? « Dans les pratiques urbaines, les femmes ont plus tendance à occuper les espaces verts », révèle Elsa Koerner, doctorante à l’Institut Agro Rennes-Angers. « Cela s’explique par les rôles sociaux qui nous ont été assignés. » Avec cette connaissance en poche, comment concilier les politiques urbaines de végétalisation et celles d’égalité de genre ? La question n’est pas seulement sociologique : elle a un impact direct pour les professionnels du secteur, que ce soit les communes ou leurs prestataires. Et justement, à Rennes, l’entreprise paysagiste Aubépine s’est associée à cette recherche dans le cadre d’une thèse Cifre, débutée en 2019 et financée par Rennes, Strasbourg et Le Mans. Les résultats seront publiés au printemps 2023.

« Cette thèse permet à l’entreprise d’avoir un temps d’avance sur les attentes et marchés à venir », contextualise Philippe Boudes, maître de conférences en sociologie à l’Institut Agro Rennes-Angers, chercheur au laboratoire Espaces et sociétés et codirecteur de la thèse avec Angelina Etiemble, maîtresse de conférence au Mans Université. « Comment la politique d’égalité entre les femmes et les hommes va impacter la politique de la ville ? Comment s’en emparent les fonctionnaires territoriaux ? Et peut-on percevoir, ou pas, cette démarche d’égalité femmes/hommes dans la production des espaces verts ? La recherche en sciences humaines offre de nouveaux arguments à faire valoir lors d’un marché public. »

Cette valeur ajoutée dépasse d’ailleurs le seul cadre de la thèse. La gérante de l’entreprise, Sabine El Moualy, avait elle-même intégré Aubépine en 2016 à la suite d’une thèse Cifre en géographie, soutenue en 2019. Avec son bagage, elle est désormais la gérante de l’entreprise. De son côté, Elsa Koermer, la doctorante qui porte la thèse sur la nature en ville au prisme de l’égalité de genre, représente déjà l’entreprise dans des événements professionnels.

Crédits photos : Alexis Chézière

Plus encore, elles vont publier ensemble un texte de recherche sur un des paradoxes de l’activité professionnelle des jardiniers des villes. « Cela porte sur le fait que les agents ont plus l’impression de faire de la gestion d’extinctions de parterres qu’un vrai travail d’entretien », précise Philippe Boudes. Intégrer ces problématiques sociales, comme ici le sens donné à son travail, dans une réponse d’appel d’offres est un gage de confiance supplémentaire pour les interlocuteurs d’Aubépine.

« Cette entreprise est très intéressée par la réflexion de fond », continue Guy Baudelle, professeur des universités en aménagement de l’espace-urbanisme à l’Université Rennes 2 et codirecteur avec Laurence Le Du de la thèse de Sabine El Moualy. « Ils ont une grande demande d’apports théoriques. Qu’est-ce que la nature en ville ? Quelle est la place de l’arbre dans la ville ? Comment a-t-on traité l’arbre depuis les années 70 ? Cela leur permet de se spécialiser, de monter en compétence, mais il y a aussi une prise de risque qu’il faut saluer. Aubépine est une petite société coopérative (Scop). Ce n’est pas un grand groupe plus habitué aux thèses Cifre. Ce prix est aussi une reconnaissance de cette prise de risque. »

Ce risque n’est pourtant pas uniquement porté par l’entreprise. La recherche public/privé est moins commune en sciences humaines qu’en sciences naturelles mais les établissements de tutelle accompagnent les laboratoires sur les aspects administratifs et financiers. « Ces nouvelles configurations et les enjeux en termes de propriété intellectuelle sont parfois nouveaux pour nous », admet le sociologue Philippe Boudes. « Mais il faut aller vers la recherche partenariale. Tous nos étudiants ne seront pas chercheurs dans un laboratoire public. Les thèses Cifre permettent de réfléchir aux ramifications de nos disciplines, de rappeler que la recherche, ce sont des individus qui travaillent ensemble. » Cette recherche partenariale est également un bon moyen de soutenir des projets de recherche dans un secteur où seule une thèse sur deux est financée.

Quel accompagnement de la part de la SATT Ouest Valorisation ?

« Nous avons été sensibilisés aux questions de propriété intellectuelle par la SATT Ouest Valorisation. Missionnée par l’Université Rennes 2, elle nous a accompagnés dans la rédaction des deux conventions entre le laboratoire et Aubépine, notamment sur les aspects liés à la contribution financière de l’entreprise et à la répartition du temps passé par la doctorante entre l’entreprise et le laboratoire. »

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