Trophées Valorisation : Éric Chevet et Éric Ogier-Denis lauréats du prix Santé et bien-être – données, principes actifs et technologies pour la santé

Un anticorps et un espoir contre les maladies inflammatoires de l’intestin

Découverte, création d’une start-up, recherche d’investissement et peut-être bientôt les essais cliniques : deux chercheurs de l’Inserm cochent les cases une à une afin de pouvoir produire des anticorps qu’ils espèrent capables de traiter les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin. Elles concernent des millions de personnes dans le monde.
 

Entre 2019 et 2021, Éric Chevet et Éric Ogier-Denis, dossiers sous le bras et graphiques à l’appui, ont patiemment présenté leurs résultats de recherche à de potentiels investisseurs avant de trouver le premier. Aujourd’hui, grâce à une deuxième levée de fonds, les deux directeurs de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale* (Inserm) de Rennes sont aux portes des essais cliniques.

La découverte qui motive les chercheurs est d’avoir trouvé une potentielle stratégie pour lutter contre la rectocolite hémorragique et la maladie de Crohn. Ces deux maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) concernent plus de 250 000 personnes en France et plusieurs millions de personnes dans le monde. Elles sont en progression constante dans les pays occidentaux et sont en nette émergence dans les pays dont le mode de vie se rapproche de celui de l’Occident. Ils travaillent ensemble depuis une quinzaine d’années, en collaboration avec un clinicien gastro-entérologue, Xavier Treton. Leur cible : une protéine nommée AGR2 (Anterior-gradient 2). Elle est présente dans le réticulum endoplasmique des cellules intestinales** et possède un rôle important, celui de vérifier la qualité des protéines synthétisées. Or, lorsque les cellules sont soumises à un stress, « AGR2 est sécrétée à l’extérieur de la cellule », explique Éric Chevet. Cette forme extracellulaire, dite « eAGR2 », acquiert alors de nouvelles fonctions, cette fois-ci néfastes, qui pourraient être impliquées dans l’inflammation chronique de l’intestin. Les chercheurs ont donc tenté de neutraliser ces fonctions extracellulaires, tout en préservant les fonctions intracellulaires bénéfiques de la protéine. Pour cela, ils ont mis au point un anticorps monoclonal*** anti-eAGR2. Il restait à le tester dans des modèles pertinents.

 

« Nous ciblons les causes primordiales »

Les chercheurs ont monté une start-up, Thabor Therapeutics, en association avec Xavier Treton et accompagnés par Inserm Transfert, la filiale de valorisation de l’Inserm. Le premier investisseur ayant montré un intérêt est AdBio Partners, une société de capital-risque spécialisée dans les investissements précoces dans le domaine des sciences de la vie, dont le placement a été complété par d’autres fonds, tels que Bpifrance ou le programme de prématuration CoPoC d’Inserm transfert. « On a alors travaillé sur l’efficacité de cet anticorps dans des modèles précliniques (souris) mimant les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin en réponse au traitement par un agent chimique. Nous avons observé que l’anticorps protégeait les animaux des dommages causés par l’agent chimique. Les résultats ont même été au-delà de nos attentes », poursuit Éric Chevet.
 

De quel accompagnement avez-vous bénéficié ?
Les chercheurs, dans le cadre du mandat de l’unité dans laquelle ils travaillent, sont accompagnés uniquement par Inserm transfert, filiale spécialisée dans le transfert de technologies et la recherche de financements collaboratifs. « Inserm transfert a été très présente au début, lorsqu’il a fallu trouver des arguments solides pour convaincre les investisseurs de la pertinence de notre projet. On pense en particulier à Matthieu Collin, le directeur Propriété intellectuelle de la filiale », détaille Éric Chevet. « Elle nous a aussi aidés à déposer le brevet lié à la fabrication des anticorps. Suite à la création de notre société, lorsque la licence du brevet a été émise, c’est Inserm transfert qui a discuté directement les modalités avec AdBio Partners. Nous avons depuis déposé un deuxième brevet, portant sur les anticorps humanisés, une étape de plus vers les essais cliniques. »

 

Il a fallu ensuite 18 mois pour humaniser l’anticorps, tout en recherchant, parallèlement, un nouvel investisseur. Parmi une trentaine d’investisseurs potentiels contactés, c’est Johnson & Johnson DC qui a embarqué dans l’aventure. « Comme il s’agit d’une entreprise pharmaceutique internationale, elle représente tout un système d’intérêt envers ces pathologies, et un savoir-faire sur toute la chaîne qui peut aller jusqu’aux essais cliniques », précise Éric Ogier-Denis. « Il faut savoir que les traitements actuels (biothérapie anti-inflammatoires ou immunosuppresseurs), bien que très efficaces, entrainent des effets secondaires importants et n’empêchent pas les interventions chirurgicales chez certains patients atteints de MICI. De notre côté, nous ciblons les causes primordiales des MICI, en évitant dès le début les dommages causés à l’épithélium et les effets en cascades qui en découlent. »

Thabor Therapeutics fait aujourd’hui travailler 7 personnes, dont 3 à temps partiel, sous le regard des trois associés-fondateurs qui siègent au conseil d’administration et au conseil scientifique. Il lui reste encore à convaincre quelques nouveaux investisseurs pour aller plus loin. Les essais cliniques représentent le prochain objectif de la start-up. Et un bel espoir dans le domaine de la lutte contre les MICI.

 

Que représente ce trophée pour votre équipe ?
« Il s’agit d’une reconnaissance pour le travail effectué et la possibilité d’une visibilité au moins régionale », répondent les chercheurs en chœur. « Cela pourrait même attirer de nouveaux investisseurs. »

 

* L’unité U1242 OSS (Oncogenesis Stress Signalling) de l’Inserm est dirigée par Éric Chevet.
** Le réseau membranaire cellulaire impliqué dans la biogenèse (c’est-à-dire la production) des protéines
***Les anticorps monoclonaux, issus d’un clone cellulaire de lymphocyte B et qui ne reconnaissent qu’un seul antigène, sont naturellement présents dans l’organisme, mais représentent un intérêt important pour la recherche et la médecine, car ils peuvent être produits en laboratoire. Le premier a été mis sur le marché en 1986.